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19 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (13) — 27 septembre 1918 : condamné à mort

 Le vendredi 27 septembre 1918, à 8 h 30, Sylvain LLENSE doit comparaître devant le 1er conseil de guerre de Lyon.

Il a 25 ans.

Deux accusations sont retenues contre lui : espionnage et intelligences avec l'ennemi.

Un avocat nommé d'office

Le 13 septembre, l'ordre de mise en jugement est signifié personnellement à LLENSE. Il doit également choisir un défenseur.

Il répond qu'il n'en a pas choisi. Le président du conseil de guerre désigne alors Me Étienne SALOMON, avocat à la cour d'appel de Lyon.

La liste des témoins appelés par l'accusation est courte. Elle mentionne le maréchal des logis Louis REYNAUD, affecté au P.A.O.L., ainsi que M. ADLER, chef de la Sûreté à Lyon, ou, à défaut, le commissaire FABIANI, qui a mené une grande partie des interrogatoires.

La dernière bataille de la défense

Me SALOMON revient sur l'expertise médicale.

La défense avait demandé une contre-expertise réalisée par trois médecins spécialistes. À la place, le même médecin avait été chargé d'un examen complémentaire et avait confirmé ses premières conclusions.

Dans un document daté du jour du procès, l'avocat demande au conseil de guerre de constater cette situation. Il rappelle que l'expertise contradictoire souhaitée n'a pas été ordonnée et que le second examen a été confié au docteur CHOCREAUX.

Mais l'avis médical versé au dossier reste défavorable à LLENSE : il était capable de juger, de discerner et de décider au moment des faits.

Ce que le dossier permet de raconter du procès

Le dossier conservé contient les actes préparatoires, les conclusions de la défense et la décision. En revanche, il ne permet pas de reconstituer précisément les débats heure par heure.

Je ne peux donc pas raconter la plaidoirie de Me SALOMON, les paroles exactes du commissaire du gouvernement ou les réactions de LLENSE. Les archives consultées ne donnent pas non plus le détail du vote des juges.

Elles donnent le résultat.

Le 1er conseil de guerre de Lyon condamne Sylvain Barthélémy Joseph LLENSE à la peine de mort.

Les pièces administratives n'utilisent pas toutes exactement la même formule. Certaines mentionnent la condamnation pour intelligences avec l'ennemi. Le procès-verbal d'exécution rappellera, lui, les intelligences avec les ennemis de l'État et l'espionnage. Dans tous les cas, les deux chefs avaient été renvoyés devant le conseil de guerre.

Le lendemain du jugement

Le 28 septembre, LLENSE déclare d'abord ne pas vouloir se pourvoir en révision contre le jugement qui vient de le condamner.

Pourtant, un pourvoi sera ensuite formé en son nom. Le dossier ne permet pas de savoir clairement à quel moment ni pour quelle raison il change de position.

À partir de cette date, le temps judiciaire commence à se confondre avec le temps de la guerre.

À l'automne 1918, l'armée allemande recule. Les négociations d'armistice approchent. Pour Sylvain LLENSE, rien n'est pourtant terminé.

Sa condamnation à mort vient seulement d'être prononcée.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 13 à 19.
  • Actes préparatoires au procès et conclusions de Me Étienne SALOMON, septembre 1918.

12 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (12) — Llense reste seul face au conseil de guerre

Lorsque l'affaire commence, trois personnes sont inquiétées : Sylvain LLENSE, Dominique LEONARDI et Louise GARNIER.

Au fil des interrogatoires, Sylvain accuse, minimise, revient sur ses déclarations et se rétracte. Dominique nie presque tout. Louise affirme qu'elle ignorait les activités d'espionnage de son compagnon.

Le 3 septembre 1918, le capitaine rapporteur dépose enfin son rapport.

Il faut maintenant décider qui sera jugé.

Le sort de Dominique LEONARDI

LLENSE a rencontré LEONARDI au Parc automobile d'organisation de Lyon. Leurs relations commencent autour d'un trafic de cocaïne et de morphine.

Selon Sylvain, il lui aurait parlé des tracts, de l'adresse de Pepita BARRI et de renseignements concernant Marseille, l'armée d'Orient ou les navires en réparation. Mais ses déclarations varient. Il reconnaît aussi que LEONARDI aurait désapprouvé l'impression des tracts et qu'il ne lui aurait fourni aucun renseignement sur une poudrerie.

LEONARDI, de son côté, nie toute participation à l'espionnage.

Les recherches ne permettent pas d'établir suffisamment les faits qui lui sont reprochés. Il est remis en liberté provisoire le 2 août 1918. Dans son rapport final, le capitaine conclut qu'il n'existe pas de charges suffisantes contre lui et demande un non-lieu.

Les meilleurs souhaits envoyés quelques mois plus tôt par Mlle DELOBLE lui auront donc peut-être porté chance.

Le sort de Louise GARNIER

Louise a envoyé un télégramme à Pepita BARRI et effectué plusieurs voyages à l'étranger. Mais la correspondance saisie chez elle ne révèle rien de suspect. Ses explications sur ses déplacements sont jugées vraisemblables.

Surtout, LLENSE reconnaît avoir menti lorsqu'il l'a accusée de connaître et d'encourager ses activités. Le rapporteur estime que Louise ne comprenait probablement pas la véritable destination du télégramme qu'elle avait recopié.

Là encore, les charges sont insuffisantes.

Le non-lieu est demandé.

Les accusations maintenues contre LLENSE

Sylvain reste donc seul.

Le rapport du 3 septembre retient deux ensembles de faits.

Le premier concerne l'espionnage. LLENSE est accusé d'avoir procuré à l'espionnage allemand de Barcelone des renseignements sur la 10e armée, les troupes envoyées en Italie, les véhicules, les personnels, les sections de ravitaillement en munitions d'artillerie lourde ayant quitté le P.A.O.L. et l'emplacement de parcs automobiles. Il est également accusé d'avoir remis, en janvier 1918, un rapport sur la situation et l'état d'esprit de la population française.

Le second concerne les intelligences avec l'ennemi. Le rapporteur lui reproche d'avoir entretenu des relations avec des agents de l'espionnage allemand à Barcelone, puis d'avoir introduit et diffusé en France des imprimés et des tracts destinés à favoriser le désir de paix.

La provocation de militaires à la désobéissance n'est pas renvoyée séparément devant le conseil de guerre. Le rapporteur considère que la diffusion des tracts constitue l'un des moyens utilisés pour commettre le crime d'intelligences avec l'ennemi.

Les poursuites pour faux et vol militaire, mentionnées dans certaines pièces antérieures, ne figurent pas non plus parmi les deux accusations finalement renvoyées au jugement.

Le général gouverneur militaire de Lyon ordonne la mise en jugement de LLENSE.

L'audience est fixée au vendredi 27 septembre 1918, à 8 h 30.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 20 à 23 et p. 35.
  • Rapport final et ordre de mise en jugement, 3 et 9 septembre 1918.

05 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (11) — La machine à écrire qui contredit l'accusation

Par Edaen, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14159117

Au début de l'enquête, les documents retrouvés dans les archives du service allemand de Barcelone jouent un rôle déterminant.

Ils contiennent des renseignements militaires provenant du Parc automobile d'organisation de Lyon : véhicules, personnels, ravitaillement en munitions d'artillerie lourde, unités envoyées en Italie et emplacement de parcs automobiles.

Sylvain LLENSE travaille justement comme dactylographe au P.A.O.L. Il a accès à ce type d'informations. Lorsqu'il est confronté aux photographies de ces documents en mai 1918, il finit par avouer avoir transmis des renseignements à Karl.

En 2016, j'avais écrit qu'une comparaison d'écriture confirmait que LLENSE était l'auteur des documents.

La suite du dossier oblige à nuancer sérieusement cette affirmation.

Quatre documents provenant des archives ennemies

Le 16 août 1918, un expert en écritures est nommé. Il s'agit de Francisque BUISSON, expert juré près les tribunaux de Lyon.

Il doit examiner les photographies de quatre documents conservés dans les archives des services ennemis à Barcelone. Le dossier mentionne notamment une copie à la machine, une lettre de l'état-major général concernant le service des renseignements, une lettre du Grand Quartier général et un bordereau d'envoi.

Pour effectuer la comparaison, l'expert dispose de cinq pièces et de trois spécimens de l'écriture de LLENSE.

Son rapport est déposé le 29 août.

Sa conclusion est claire : les documents examinés ne sont pas de la main de LLENSE.

Une preuve qui en contredit une autre

Cette expertise est importante. Elle montre surtout pourquoi il faut lire un dossier jusqu'au bout.

En mai, une première comparaison avait contribué à provoquer les aveux de LLENSE. En août, l'expertise judiciaire ne lui attribue finalement pas les quatre documents étudiés.

Cela ne signifie pas que les renseignements n'ont pas été transmis. Cela ne prouve pas non plus que LLENSE est étranger à leur arrivée dans les archives allemandes.

L'expert répond à une question précise : ces documents sont-ils de sa main ? Sa réponse est non.

Il ne répond pas aux autres questions : qui a rassemblé les renseignements ? Qui les a recopiés ? Qui les a transportés ? Par quel intermédiaire sont-ils arrivés à Barcelone ?

Pourquoi l'accusation ne s'effondre pas

À ce stade, plusieurs éléments continuent de peser contre LLENSE.

Il avait accès aux informations contenues dans les documents. Il reconnaît ses voyages à Barcelone et sa rencontre avec Karl. Il admet avoir reçu de l'argent, accepté une adresse de contact et envoyé des renseignements militaires. Il reconnaît également avoir remis à Karl un rapport sur l'état d'esprit de la population française et avoir introduit puis diffusé des tracts défaitistes.

L'envoi recommandé à Pepita BARRI n'a jamais été retrouvé par la Poste. Les documents expertisés ne sont pas de sa main. Mais ses propres déclarations, ses déplacements et les informations auxquelles il avait accès permettent au rapporteur de maintenir l'accusation.

L'expertise affaiblit donc une preuve. Elle ne fait pas disparaître le reste du dossier.

C'est précisément ce qui rend cette affaire difficile à résumer. Certaines pièces accablent LLENSE. D'autres contredisent la manière dont on a d'abord voulu l'accabler.

Quelques jours après le dépôt de l'expertise, le capitaine rapporteur doit prendre une décision : qui sera renvoyé devant le conseil de guerre ?

Ils étaient trois dans l'affaire.

LLENSE restera seul.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 43-44.
  • Dépôt du rapport de Francisque BUISSON, 29 août 1918.