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Mes nouveaux articles consacrés à la généalogie, à la psychogénéalogie et aux histoires familiales sont désormais publiés dans Le Journal de Ce qui se trame.

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28 septembre 2026

Une histoire d'espionnage (10) — Louise Garnier, accusée puis disculpée

Depuis son arrestation, Sylvain LLENSE affirme que Louise GARNIER ne sait rien de ses relations avec l'espionnage allemand.

Louise est sa compagne. Elle connaît son addiction et son trafic de drogue. Elle a manipulé certaines sommes d'argent pour lui. Mais elle nie avoir eu connaissance de ses activités d'espionnage.

Pendant plusieurs semaines, Sylvain confirme sa version.

Puis, le 26 juin 1918, il change brusquement de déclaration.

Le télégramme à Pepita BARRI

LLENSE prétend désormais que Louise connaissait ses relations avec l'espionnage allemand et qu'elle l'aurait même encouragé dans cette voie. Il affirme qu'elle lui aurait fourni des renseignements sur des mouvements de troupes par chemin de fer.

Il ajoute surtout que, lorsqu'il était emprisonné à la Part-Dieu, Louise aurait recopié de sa main un télégramme qu'il lui demandait d'envoyer à Pepita BARRI, 101 calle Travesera Primera, à Barcelone.

Or, Pepita BARRI est précisément le nom que LLENSE dit avoir reçu de Karl pour transmettre ses renseignements.

Les recherches effectuées au bureau de poste de la rue des Archers permettent de retrouver le télégramme. Louise GARNIER est alors arrêtée et inculpée de complicité d'espionnage et d'intelligences avec l'ennemi.

Elle continue pourtant d'affirmer qu'elle ignorait tout.

vue 555 du dossier SHD/GR 10 J 1535

Une accusation qui ne tient pas longtemps

LLENSE finit par revenir une nouvelle fois sur ses déclarations. Il reconnaît avoir menti en accusant Louise et admet qu'elle ne connaissait pas ses relations avec l'espionnage allemand.

Lors de son interrogatoire du 8 juillet, il explique le fameux télégramme.

Selon lui, Louise pensait que Pepita BARRI était une relation commerciale de Barcelone, liée notamment à CHARPENTIER. Sylvain aurait rédigé le texte au crayon, signé « Henri », le prénom utilisé par sa famille, puis glissé le tout dans une lettre transmise à Louise par l'intermédiaire de son avocat.

Il lui demandait simplement de faire partir le télégramme. Comme il fallait présenter une pièce d'identité au guichet, Louise aurait recopié le message et utilisé sa propre identité.

Cette explication paraît crédible au rapporteur pour une raison assez simple : si Louise avait connu le véritable but du télégramme, elle aurait probablement évité de laisser son adresse et son identité sur un envoi destiné à un contact de l'espionnage allemand.

Les autres soupçons

Les voyages effectués par Louise en Italie, en Espagne et au Portugal pendant la guerre attirent également l'attention des enquêteurs. Elle les explique par sa relation avec Charles JENNINGS, un étudiant américain qu'elle accompagne lors de certains déplacements.

La correspondance saisie à son domicile n'apporte aucun élément prouvant une activité d'espionnage. Les explications concernant ses voyages sont finalement considérées comme vraisemblables.

Le rapporteur relève surtout l'instabilité des déclarations de LLENSE. Il a d'abord protégé Louise, puis l'a accusée, avant de reconnaître qu'il avait menti.

À la fin de l'instruction, aucune charge suffisante ne subsiste contre elle.

Louise GARNIER a pourtant été entraînée dans l'affaire, interrogée, perquisitionnée et arrêtée à cause d'un télégramme dont elle n'aurait pas compris la signification et des accusations de l'homme avec lequel elle vivait.

Elle sortira de la procédure sans être renvoyée devant le conseil de guerre.

Mais une autre pièce du dossier vient encore fragiliser l'accusation contre Sylvain lui-même.

Les documents retrouvés dans les archives allemandes ne seraient pas de sa main.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 33 à 35.
  • Rapport final de l'instruction du 3 septembre 1918.

21 septembre 2026

Une histoire d'espionnage (9) — La cocaïne peut-elle expliquer la trahison ?

Lire l'épisode précédent

Procès-verbal de dépôt du rapport d'expert médical 

Nous sommes au début du mois de juin 1918. Sylvain LLENSE est détenu à la prison Saint-Paul de Lyon. Il a reconnu avoir rencontré un agent allemand à Barcelone, transmis des renseignements militaires et introduit en France des tracts défaitistes.

Mais il donne une explication à son passage à l'acte : la cocaïne.

Lors d'une confrontation avec Dominique LEONARDI, le 18 mai, il a déjà affirmé qu'il avait obéi à Karl sous l'emprise de la drogue, puis qu'il avait eu peur de se rétracter.

Le 5 juin 1918, le capitaine rapporteur ordonne donc une expertise médicale. Elle est confiée au médecin-major de 2e classe CHOCREAUX.



LLENSE était-il responsable ?

La question posée au médecin n'est pas de savoir si LLENSE consommait de la cocaïne. Son addiction et son trafic apparaissent à de nombreuses reprises dans le dossier. Il s'agit de déterminer si, au moment des faits, cette consommation avait supprimé ou diminué son discernement au point de le rendre irresponsable.

Le médecin étudie son état mental et les conditions dans lesquelles les faits ont été commis.

Sa conclusion est nette : lorsque LLENSE préparait puis accomplissait les actes qui lui sont reprochés, il ne se trouvait pas dans un état physique ou mental susceptible de supprimer ou de diminuer sa capacité de jugement.

Autrement dit, pour l'expert, la cocaïne n'explique pas juridiquement la trahison.

Le procès-verbal de dépôt du rapport est daté du 8 juillet 1918. Une pièce rédigée plus tard par la défense évoque pourtant un dépôt le 10 juillet. Le décalage est minime, mais il existe. Les archives ont parfois ce genre de petite aspérité qui rappelle qu'il ne faut jamais lisser les documents pour qu'ils racontent une histoire plus simple qu'ils ne le font réellement.

La défense conteste l'expertise

Le 26 juillet, l'avocat de LLENSE demande une expertise contradictoire réalisée par trois médecins spécialistes. Il souhaite également faire entendre plusieurs témoins sur l'état de santé de son client.

La demande n'est pas acceptée sous cette forme.

Le 1er août, le capitaine rapporteur confie un nouvel examen au même médecin, en lui transmettant les nouveaux éléments recueillis. Le docteur CHOCREAUX dépose un second rapport le 3 août.

Il ne modifie pas ses conclusions.

Selon lui, rien ne permet de considérer LLENSE comme excusable ou irresponsable. Pendant toute la période où il a agi, il était capable de juger, de discerner, de se décider et de se déterminer.


Flacon ancien d’hydrochlorate de cocaïne – Fin XIXe – Brocante Jolbro

Une succession d'actes préparés

Le rapporteur insiste également sur les conditions dans lesquelles les faits ont été commis. Il ne s'agit pas d'un acte unique, accompli dans un moment de confusion.

LLENSE a effectué plusieurs voyages. Il a rencontré des intermédiaires. Il a utilisé une adresse de contact. Il a recueilli des informations, préparé des envois, transporté puis diffusé des tracts. Il a reçu de l'argent et donné plusieurs explications sur son origine.

Cette succession d'actions organisées pèse lourdement dans l'appréciation de sa responsabilité.

La consommation de cocaïne reste un élément important de son parcours. Elle éclaire ses fréquentations, ses trafics et certaines de ses décisions. Mais, pour le médecin expert, elle ne lui retire pas la capacité de comprendre ce qu'il fait.

Le rapport final de l'instruction reprend donc cette conclusion : LLENSE doit être considéré comme entièrement responsable.

Sa défense vient de perdre un argument essentiel.

Pendant ce temps, Sylvain modifie encore ses déclarations. Cette fois, il ne s'agit plus de LEONARDI.

Il accuse Louise GARNIER.

Puis il se rétracte.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 14, 34-35 et 204.
  • Procès-verbal de dépôt du rapport médical du 8 juillet 1918 et conclusions de la défense du 27 septembre 1918.

14 septembre 2026

Une histoire d'espionnage (8) — Huit ans plus tard, l'enquête reprend

Première page du rapport du 3 septembre 1918
Première page du rapport final du 3 septembre 1918 - SHD/GR 10 J 1535 - Conseil de guerre  - vue 27


J'avais laissé Sylvain LLENSE le 28 mai 1918, dans le bureau du capitaine Clément BAZIN.

Dix ans ont passé depuis la publication des six premiers articles de cette histoire. J'en avais repris une partie en 2018, puis le dossier était retourné dans mes archives. Sylvain, lui, était toujours à la prison Saint-Paul de Lyon, au même endroit dans le récit, attendant que l'instruction se poursuive.

Il était temps d'y revenir.

Relire le premier article de la série

Reprenons depuis le début

Sylvain Barthélémy Joseph LLENSE est né le 23 mai 1893 à Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales. Sa famille le prénomme Henri. Avant la guerre, il travaille notamment aux PTT. Pendant le conflit, il est affecté au Parc automobile d'organisation de Lyon, le P.A.O.L., où il exerce comme dactylographe auprès du commandement.

Cette fonction lui donne accès à des renseignements militaires : mouvements de véhicules et de personnels, sections de ravitaillement en munitions, unités envoyées en Italie et emplacement de parcs automobiles.

À la fin du mois de septembre 1917, lors d'un voyage à Barcelone, Sylvain rencontre, par l'intermédiaire de Louis SOULIER, un homme qu'il appelle Karl. D'après ses déclarations, Karl travaille pour l'espionnage allemand.

Sylvain reconnaît avoir accepté deux missions : transmettre des renseignements et faire entrer en France des tracts pacifistes et défaitistes. Il doit utiliser le nom de Pepita BARRI comme destinataire à Barcelone. Il admet également avoir reçu de l'argent : d'abord 100 pesetas, puis 1 000 pesetas lors d'un second voyage en janvier 1918.

Mais l'affaire ne se résume pas à un espion, un agent allemand et quelques enveloppes.

On y trouve aussi un trafic de cocaïne et de morphine, des absences militaires difficiles à expliquer, de l'argent dont l'origine change selon les interrogatoires, un paquet jeté dans le Rhône, des tracts retrouvés près du pont de Vernaison, une maîtresse qui envoie un télégramme sans savoir — selon elle — ce qu'il signifie, et Dominique LEONARDI, que LLENSE accuse puis décharge en partie.

Claude_villetaneuse — Collection personnelle, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12639228

Le dernier interrogatoire raconté sur ce blog

Le 28 mai 1918, LLENSE est de nouveau interrogé sur ses relations avec LEONARDI. Il reconnaît lui avoir parlé de tracts, de Marseille, de renseignements sur l'armée d'Orient et de navires en réparation. Il maintient cependant que LEONARDI n'a pas voulu participer à l'impression des tracts.

Il tente aussi d'expliquer les 7 500 francs qu'il dit avoir eus en sa possession. Les sommes proviendraient de ses économies, de ses parents, d'affaires commerciales et de son trafic de drogue. Ses déclarations ne correspondent pas exactement à celles de sa mère. Il affirme alors qu'elle a dû s'embrouiller parce qu'elle était affolée par son arrestation.

Pendant ce temps, la Poste ne retrouve aucune trace du paquet recommandé qu'il affirme avoir envoyé à Pepita BARRI. Neuf détenus soupçonnés d'avoir distribué des tracts sont interrogés. Aucun lien sérieux avec LLENSE n'en ressort. Les services de renseignements consultés dans plusieurs villes ne trouvent pas davantage sa trace dans d'autres affaires.

À ce moment-là, le dossier comporte donc des aveux très lourds, mais aussi des contradictions et des preuves matérielles qui ne sont pas toujours au rendez-vous.

Cinq cent cinquante-huit vues plus tard

Le dossier conservé par le Service historique de la Défense compte 558 vues : interrogatoires, rapports de police, expertises, courriers et décisions judiciaires.

Pour raconter la suite, je vais distinguer trois choses : ce que les archives établissent, ce que LLENSE ou les autres protagonistes déclarent, et ce qui reste impossible à prouver.

Un dossier judiciaire n'est pas un récit écrit par un narrateur qui connaît toute la vérité. C'est un empilement de paroles, de soupçons, de recherches et parfois d'erreurs. Les contradictions ne doivent pas être gommées. Elles font partie de l'histoire.

Au début du mois de juin 1918, une nouvelle question se pose. Sylvain LLENSE affirme avoir agi sous l'emprise de la cocaïne.

Est-il pleinement responsable de ses actes ?

C'est désormais à un médecin de répondre.

À suivre...

Sources

  • Ministère des Armées, Mémoire des hommes, dossier SHD/GR 10 J 1535, notamment PDF reconstitué p. 27 à 36.
  • Wuilleme Généalogie, « Une histoire d'espionnage (6) », 24 juin 2016.