Le blog évolue

Ce blog reste durablement accessible comme fonds d’archives de mes recherches généalogiques, enquêtes familiales et participations aux différents ChallengeAZ.

Mes nouveaux articles consacrés à la généalogie, à la psychogénéalogie et aux histoires familiales sont désormais publiés dans Le Journal de Ce qui se trame.

Découvrir le nouveau journal

26 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (14) — La guerre s'achève, pas sa condamnation

 Le 11 novembre 1918, l'armistice est signé.

Dans les villes et les villages, les cloches sonnent. Après plus de quatre années de guerre, les combats cessent enfin.

Sylvain LLENSE, lui, est toujours enfermé à la prison Saint-Paul de Lyon. Il a été condamné à mort le 27 septembre par le 1er conseil de guerre.

Son sort n'est pas réglé.

Un pourvoi malgré sa première déclaration

Le lendemain du jugement, LLENSE avait déclaré ne pas vouloir se pourvoir en révision.

Pourtant, un recours est ensuite formé devant la Cour de cassation. Les pièces consultées ne racontent pas ce qui s'est passé entre ces deux moments. A-t-il changé d'avis ? Son avocat a-t-il engagé la procédure ? Je ne sais pas.

Ce que le dossier établit, en revanche, est très précis.

Le 14 novembre 1918, trois jours après l'armistice, la Chambre criminelle de la Cour de cassation déclare le pourvoi irrecevable.

Le 19 novembre, le procureur général adresse au commissaire du gouvernement près le 1er conseil de guerre de Lyon une copie de l'arrêt.

Irrecevable

Le mot tient en une ligne administrative. Il signifie pourtant que la condamnation à mort demeure.

La lettre conservée dans le dossier ne détaille pas les motifs juridiques de l'irrecevabilité. Sans l'arrêt complet et son argumentation, je ne peux pas expliquer honnêtement pourquoi la Chambre criminelle refuse d'examiner le pourvoi.

Je peux seulement constater la décision.

L'armistice a mis fin aux combats. Il n'annule ni les condamnations prononcées par les conseils de guerre ni les procédures engagées contre les hommes accusés d'avoir travaillé pour l'ennemi.

Le décalage est brutal.

Au moment où les soldats commencent à imaginer leur retour, où les familles espèrent retrouver les mobilisés et où le pays compte ses morts, LLENSE reste sous le coup d'une exécution.

Une lettre à son père

Parmi les pièces administratives du mois de novembre se trouve également la trace d'une lettre écrite par Sylvain à son père. Le bordereau indique qu'elle peut être remise et qu'elle contient un mandat postal de 1 000 francs.

Le document ne nous livre pas le contenu de la lettre. Il ne dit pas ce que Sylvain écrit à Joseph-Pierre LLENSE, ni s'il lui parle de sa condamnation, de l'armistice ou de ses espoirs.

Là encore, l'archive ne donne qu'une trace.

Après le rejet du pourvoi, il reste encore une possibilité : demander au président de la République de commuer la peine.

Le recours en grâce devient le dernier espoir de LLENSE.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 5, 11 et 13.
  • Cour de cassation, courrier du 19 novembre 1918 relatif à l'arrêt du 14 novembre.

19 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (13) — 27 septembre 1918 : condamné à mort

 Le vendredi 27 septembre 1918, à 8 h 30, Sylvain LLENSE doit comparaître devant le 1er conseil de guerre de Lyon.

Il a 25 ans.

Deux accusations sont retenues contre lui : espionnage et intelligences avec l'ennemi.

Un avocat nommé d'office

Le 13 septembre, l'ordre de mise en jugement est signifié personnellement à LLENSE. Il doit également choisir un défenseur.

Il répond qu'il n'en a pas choisi. Le président du conseil de guerre désigne alors Me Étienne SALOMON, avocat à la cour d'appel de Lyon.

La liste des témoins appelés par l'accusation est courte. Elle mentionne le maréchal des logis Louis REYNAUD, affecté au P.A.O.L., ainsi que M. ADLER, chef de la Sûreté à Lyon, ou, à défaut, le commissaire FABIANI, qui a mené une grande partie des interrogatoires.

La dernière bataille de la défense

Me SALOMON revient sur l'expertise médicale.

La défense avait demandé une contre-expertise réalisée par trois médecins spécialistes. À la place, le même médecin avait été chargé d'un examen complémentaire et avait confirmé ses premières conclusions.

Dans un document daté du jour du procès, l'avocat demande au conseil de guerre de constater cette situation. Il rappelle que l'expertise contradictoire souhaitée n'a pas été ordonnée et que le second examen a été confié au docteur CHOCREAUX.

Mais l'avis médical versé au dossier reste défavorable à LLENSE : il était capable de juger, de discerner et de décider au moment des faits.

Ce que le dossier permet de raconter du procès

Le dossier conservé contient les actes préparatoires, les conclusions de la défense et la décision. En revanche, il ne permet pas de reconstituer précisément les débats heure par heure.

Je ne peux donc pas raconter la plaidoirie de Me SALOMON, les paroles exactes du commissaire du gouvernement ou les réactions de LLENSE. Les archives consultées ne donnent pas non plus le détail du vote des juges.

Elles donnent le résultat.

Le 1er conseil de guerre de Lyon condamne Sylvain Barthélémy Joseph LLENSE à la peine de mort.

Les pièces administratives n'utilisent pas toutes exactement la même formule. Certaines mentionnent la condamnation pour intelligences avec l'ennemi. Le procès-verbal d'exécution rappellera, lui, les intelligences avec les ennemis de l'État et l'espionnage. Dans tous les cas, les deux chefs avaient été renvoyés devant le conseil de guerre.

Le lendemain du jugement

Le 28 septembre, LLENSE déclare d'abord ne pas vouloir se pourvoir en révision contre le jugement qui vient de le condamner.

Pourtant, un pourvoi sera ensuite formé en son nom. Le dossier ne permet pas de savoir clairement à quel moment ni pour quelle raison il change de position.

À partir de cette date, le temps judiciaire commence à se confondre avec le temps de la guerre.

À l'automne 1918, l'armée allemande recule. Les négociations d'armistice approchent. Pour Sylvain LLENSE, rien n'est pourtant terminé.

Sa condamnation à mort vient seulement d'être prononcée.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 13 à 19.
  • Actes préparatoires au procès et conclusions de Me Étienne SALOMON, septembre 1918.

12 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (12) — Llense reste seul face au conseil de guerre

Lorsque l'affaire commence, trois personnes sont inquiétées : Sylvain LLENSE, Dominique LEONARDI et Louise GARNIER.

Au fil des interrogatoires, Sylvain accuse, minimise, revient sur ses déclarations et se rétracte. Dominique nie presque tout. Louise affirme qu'elle ignorait les activités d'espionnage de son compagnon.

Le 3 septembre 1918, le capitaine rapporteur dépose enfin son rapport.

Il faut maintenant décider qui sera jugé.

Le sort de Dominique LEONARDI

LLENSE a rencontré LEONARDI au Parc automobile d'organisation de Lyon. Leurs relations commencent autour d'un trafic de cocaïne et de morphine.

Selon Sylvain, il lui aurait parlé des tracts, de l'adresse de Pepita BARRI et de renseignements concernant Marseille, l'armée d'Orient ou les navires en réparation. Mais ses déclarations varient. Il reconnaît aussi que LEONARDI aurait désapprouvé l'impression des tracts et qu'il ne lui aurait fourni aucun renseignement sur une poudrerie.

LEONARDI, de son côté, nie toute participation à l'espionnage.

Les recherches ne permettent pas d'établir suffisamment les faits qui lui sont reprochés. Il est remis en liberté provisoire le 2 août 1918. Dans son rapport final, le capitaine conclut qu'il n'existe pas de charges suffisantes contre lui et demande un non-lieu.

Les meilleurs souhaits envoyés quelques mois plus tôt par Mlle DELOBLE lui auront donc peut-être porté chance.

Le sort de Louise GARNIER

Louise a envoyé un télégramme à Pepita BARRI et effectué plusieurs voyages à l'étranger. Mais la correspondance saisie chez elle ne révèle rien de suspect. Ses explications sur ses déplacements sont jugées vraisemblables.

Surtout, LLENSE reconnaît avoir menti lorsqu'il l'a accusée de connaître et d'encourager ses activités. Le rapporteur estime que Louise ne comprenait probablement pas la véritable destination du télégramme qu'elle avait recopié.

Là encore, les charges sont insuffisantes.

Le non-lieu est demandé.

Les accusations maintenues contre LLENSE

Sylvain reste donc seul.

Le rapport du 3 septembre retient deux ensembles de faits.

Le premier concerne l'espionnage. LLENSE est accusé d'avoir procuré à l'espionnage allemand de Barcelone des renseignements sur la 10e armée, les troupes envoyées en Italie, les véhicules, les personnels, les sections de ravitaillement en munitions d'artillerie lourde ayant quitté le P.A.O.L. et l'emplacement de parcs automobiles. Il est également accusé d'avoir remis, en janvier 1918, un rapport sur la situation et l'état d'esprit de la population française.

Le second concerne les intelligences avec l'ennemi. Le rapporteur lui reproche d'avoir entretenu des relations avec des agents de l'espionnage allemand à Barcelone, puis d'avoir introduit et diffusé en France des imprimés et des tracts destinés à favoriser le désir de paix.

La provocation de militaires à la désobéissance n'est pas renvoyée séparément devant le conseil de guerre. Le rapporteur considère que la diffusion des tracts constitue l'un des moyens utilisés pour commettre le crime d'intelligences avec l'ennemi.

Les poursuites pour faux et vol militaire, mentionnées dans certaines pièces antérieures, ne figurent pas non plus parmi les deux accusations finalement renvoyées au jugement.

Le général gouverneur militaire de Lyon ordonne la mise en jugement de LLENSE.

L'audience est fixée au vendredi 27 septembre 1918, à 8 h 30.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 20 à 23 et p. 35.
  • Rapport final et ordre de mise en jugement, 3 et 9 septembre 1918.

05 octobre 2026

Une histoire d'espionnage (11) — La machine à écrire qui contredit l'accusation

Par Edaen, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14159117

Au début de l'enquête, les documents retrouvés dans les archives du service allemand de Barcelone jouent un rôle déterminant.

Ils contiennent des renseignements militaires provenant du Parc automobile d'organisation de Lyon : véhicules, personnels, ravitaillement en munitions d'artillerie lourde, unités envoyées en Italie et emplacement de parcs automobiles.

Sylvain LLENSE travaille justement comme dactylographe au P.A.O.L. Il a accès à ce type d'informations. Lorsqu'il est confronté aux photographies de ces documents en mai 1918, il finit par avouer avoir transmis des renseignements à Karl.

En 2016, j'avais écrit qu'une comparaison d'écriture confirmait que LLENSE était l'auteur des documents.

La suite du dossier oblige à nuancer sérieusement cette affirmation.

Quatre documents provenant des archives ennemies

Le 16 août 1918, un expert en écritures est nommé. Il s'agit de Francisque BUISSON, expert juré près les tribunaux de Lyon.

Il doit examiner les photographies de quatre documents conservés dans les archives des services ennemis à Barcelone. Le dossier mentionne notamment une copie à la machine, une lettre de l'état-major général concernant le service des renseignements, une lettre du Grand Quartier général et un bordereau d'envoi.

Pour effectuer la comparaison, l'expert dispose de cinq pièces et de trois spécimens de l'écriture de LLENSE.

Son rapport est déposé le 29 août.

Sa conclusion est claire : les documents examinés ne sont pas de la main de LLENSE.

Une preuve qui en contredit une autre

Cette expertise est importante. Elle montre surtout pourquoi il faut lire un dossier jusqu'au bout.

En mai, une première comparaison avait contribué à provoquer les aveux de LLENSE. En août, l'expertise judiciaire ne lui attribue finalement pas les quatre documents étudiés.

Cela ne signifie pas que les renseignements n'ont pas été transmis. Cela ne prouve pas non plus que LLENSE est étranger à leur arrivée dans les archives allemandes.

L'expert répond à une question précise : ces documents sont-ils de sa main ? Sa réponse est non.

Il ne répond pas aux autres questions : qui a rassemblé les renseignements ? Qui les a recopiés ? Qui les a transportés ? Par quel intermédiaire sont-ils arrivés à Barcelone ?

Pourquoi l'accusation ne s'effondre pas

À ce stade, plusieurs éléments continuent de peser contre LLENSE.

Il avait accès aux informations contenues dans les documents. Il reconnaît ses voyages à Barcelone et sa rencontre avec Karl. Il admet avoir reçu de l'argent, accepté une adresse de contact et envoyé des renseignements militaires. Il reconnaît également avoir remis à Karl un rapport sur l'état d'esprit de la population française et avoir introduit puis diffusé des tracts défaitistes.

L'envoi recommandé à Pepita BARRI n'a jamais été retrouvé par la Poste. Les documents expertisés ne sont pas de sa main. Mais ses propres déclarations, ses déplacements et les informations auxquelles il avait accès permettent au rapporteur de maintenir l'accusation.

L'expertise affaiblit donc une preuve. Elle ne fait pas disparaître le reste du dossier.

C'est précisément ce qui rend cette affaire difficile à résumer. Certaines pièces accablent LLENSE. D'autres contredisent la manière dont on a d'abord voulu l'accabler.

Quelques jours après le dépôt de l'expertise, le capitaine rapporteur doit prendre une décision : qui sera renvoyé devant le conseil de guerre ?

Ils étaient trois dans l'affaire.

LLENSE restera seul.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 43-44.
  • Dépôt du rapport de Francisque BUISSON, 29 août 1918.

28 septembre 2026

Une histoire d'espionnage (10) — Louise Garnier, accusée puis disculpée

Depuis son arrestation, Sylvain LLENSE affirme que Louise GARNIER ne sait rien de ses relations avec l'espionnage allemand.

Louise est sa compagne. Elle connaît son addiction et son trafic de drogue. Elle a manipulé certaines sommes d'argent pour lui. Mais elle nie avoir eu connaissance de ses activités d'espionnage.

Pendant plusieurs semaines, Sylvain confirme sa version.

Puis, le 26 juin 1918, il change brusquement de déclaration.

Le télégramme à Pepita BARRI

LLENSE prétend désormais que Louise connaissait ses relations avec l'espionnage allemand et qu'elle l'aurait même encouragé dans cette voie. Il affirme qu'elle lui aurait fourni des renseignements sur des mouvements de troupes par chemin de fer.

Il ajoute surtout que, lorsqu'il était emprisonné à la Part-Dieu, Louise aurait recopié de sa main un télégramme qu'il lui demandait d'envoyer à Pepita BARRI, 101 calle Travesera Primera, à Barcelone.

Or, Pepita BARRI est précisément le nom que LLENSE dit avoir reçu de Karl pour transmettre ses renseignements.

Les recherches effectuées au bureau de poste de la rue des Archers permettent de retrouver le télégramme. Louise GARNIER est alors arrêtée et inculpée de complicité d'espionnage et d'intelligences avec l'ennemi.

Elle continue pourtant d'affirmer qu'elle ignorait tout.

vue 555 du dossier SHD/GR 10 J 1535

Une accusation qui ne tient pas longtemps

LLENSE finit par revenir une nouvelle fois sur ses déclarations. Il reconnaît avoir menti en accusant Louise et admet qu'elle ne connaissait pas ses relations avec l'espionnage allemand.

Lors de son interrogatoire du 8 juillet, il explique le fameux télégramme.

Selon lui, Louise pensait que Pepita BARRI était une relation commerciale de Barcelone, liée notamment à CHARPENTIER. Sylvain aurait rédigé le texte au crayon, signé « Henri », le prénom utilisé par sa famille, puis glissé le tout dans une lettre transmise à Louise par l'intermédiaire de son avocat.

Il lui demandait simplement de faire partir le télégramme. Comme il fallait présenter une pièce d'identité au guichet, Louise aurait recopié le message et utilisé sa propre identité.

Cette explication paraît crédible au rapporteur pour une raison assez simple : si Louise avait connu le véritable but du télégramme, elle aurait probablement évité de laisser son adresse et son identité sur un envoi destiné à un contact de l'espionnage allemand.

Les autres soupçons

Les voyages effectués par Louise en Italie, en Espagne et au Portugal pendant la guerre attirent également l'attention des enquêteurs. Elle les explique par sa relation avec Charles JENNINGS, un étudiant américain qu'elle accompagne lors de certains déplacements.

La correspondance saisie à son domicile n'apporte aucun élément prouvant une activité d'espionnage. Les explications concernant ses voyages sont finalement considérées comme vraisemblables.

Le rapporteur relève surtout l'instabilité des déclarations de LLENSE. Il a d'abord protégé Louise, puis l'a accusée, avant de reconnaître qu'il avait menti.

À la fin de l'instruction, aucune charge suffisante ne subsiste contre elle.

Louise GARNIER a pourtant été entraînée dans l'affaire, interrogée, perquisitionnée et arrêtée à cause d'un télégramme dont elle n'aurait pas compris la signification et des accusations de l'homme avec lequel elle vivait.

Elle sortira de la procédure sans être renvoyée devant le conseil de guerre.

Mais une autre pièce du dossier vient encore fragiliser l'accusation contre Sylvain lui-même.

Les documents retrouvés dans les archives allemandes ne seraient pas de sa main.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 33 à 35.
  • Rapport final de l'instruction du 3 septembre 1918.

21 septembre 2026

Une histoire d'espionnage (9) — La cocaïne peut-elle expliquer la trahison ?

Lire l'épisode précédent

Procès-verbal de dépôt du rapport d'expert médical 

Nous sommes au début du mois de juin 1918. Sylvain LLENSE est détenu à la prison Saint-Paul de Lyon. Il a reconnu avoir rencontré un agent allemand à Barcelone, transmis des renseignements militaires et introduit en France des tracts défaitistes.

Mais il donne une explication à son passage à l'acte : la cocaïne.

Lors d'une confrontation avec Dominique LEONARDI, le 18 mai, il a déjà affirmé qu'il avait obéi à Karl sous l'emprise de la drogue, puis qu'il avait eu peur de se rétracter.

Le 5 juin 1918, le capitaine rapporteur ordonne donc une expertise médicale. Elle est confiée au médecin-major de 2e classe CHOCREAUX.



LLENSE était-il responsable ?

La question posée au médecin n'est pas de savoir si LLENSE consommait de la cocaïne. Son addiction et son trafic apparaissent à de nombreuses reprises dans le dossier. Il s'agit de déterminer si, au moment des faits, cette consommation avait supprimé ou diminué son discernement au point de le rendre irresponsable.

Le médecin étudie son état mental et les conditions dans lesquelles les faits ont été commis.

Sa conclusion est nette : lorsque LLENSE préparait puis accomplissait les actes qui lui sont reprochés, il ne se trouvait pas dans un état physique ou mental susceptible de supprimer ou de diminuer sa capacité de jugement.

Autrement dit, pour l'expert, la cocaïne n'explique pas juridiquement la trahison.

Le procès-verbal de dépôt du rapport est daté du 8 juillet 1918. Une pièce rédigée plus tard par la défense évoque pourtant un dépôt le 10 juillet. Le décalage est minime, mais il existe. Les archives ont parfois ce genre de petite aspérité qui rappelle qu'il ne faut jamais lisser les documents pour qu'ils racontent une histoire plus simple qu'ils ne le font réellement.

La défense conteste l'expertise

Le 26 juillet, l'avocat de LLENSE demande une expertise contradictoire réalisée par trois médecins spécialistes. Il souhaite également faire entendre plusieurs témoins sur l'état de santé de son client.

La demande n'est pas acceptée sous cette forme.

Le 1er août, le capitaine rapporteur confie un nouvel examen au même médecin, en lui transmettant les nouveaux éléments recueillis. Le docteur CHOCREAUX dépose un second rapport le 3 août.

Il ne modifie pas ses conclusions.

Selon lui, rien ne permet de considérer LLENSE comme excusable ou irresponsable. Pendant toute la période où il a agi, il était capable de juger, de discerner, de se décider et de se déterminer.


Flacon ancien d’hydrochlorate de cocaïne – Fin XIXe – Brocante Jolbro

Une succession d'actes préparés

Le rapporteur insiste également sur les conditions dans lesquelles les faits ont été commis. Il ne s'agit pas d'un acte unique, accompli dans un moment de confusion.

LLENSE a effectué plusieurs voyages. Il a rencontré des intermédiaires. Il a utilisé une adresse de contact. Il a recueilli des informations, préparé des envois, transporté puis diffusé des tracts. Il a reçu de l'argent et donné plusieurs explications sur son origine.

Cette succession d'actions organisées pèse lourdement dans l'appréciation de sa responsabilité.

La consommation de cocaïne reste un élément important de son parcours. Elle éclaire ses fréquentations, ses trafics et certaines de ses décisions. Mais, pour le médecin expert, elle ne lui retire pas la capacité de comprendre ce qu'il fait.

Le rapport final de l'instruction reprend donc cette conclusion : LLENSE doit être considéré comme entièrement responsable.

Sa défense vient de perdre un argument essentiel.

Pendant ce temps, Sylvain modifie encore ses déclarations. Cette fois, il ne s'agit plus de LEONARDI.

Il accuse Louise GARNIER.

Puis il se rétracte.

À suivre...

Sources

  • Dossier SHD/GR 10 J 1535, PDF reconstitué p. 14, 34-35 et 204.
  • Procès-verbal de dépôt du rapport médical du 8 juillet 1918 et conclusions de la défense du 27 septembre 1918.

14 septembre 2026

Une histoire d'espionnage (8) — Huit ans plus tard, l'enquête reprend

Première page du rapport du 3 septembre 1918
Première page du rapport final du 3 septembre 1918 - SHD/GR 10 J 1535 - Conseil de guerre  - vue 27


J'avais laissé Sylvain LLENSE le 28 mai 1918, dans le bureau du capitaine Clément BAZIN.

Dix ans ont passé depuis la publication des six premiers articles de cette histoire. J'en avais repris une partie en 2018, puis le dossier était retourné dans mes archives. Sylvain, lui, était toujours à la prison Saint-Paul de Lyon, au même endroit dans le récit, attendant que l'instruction se poursuive.

Il était temps d'y revenir.

Relire le premier article de la série

Reprenons depuis le début

Sylvain Barthélémy Joseph LLENSE est né le 23 mai 1893 à Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales. Sa famille le prénomme Henri. Avant la guerre, il travaille notamment aux PTT. Pendant le conflit, il est affecté au Parc automobile d'organisation de Lyon, le P.A.O.L., où il exerce comme dactylographe auprès du commandement.

Cette fonction lui donne accès à des renseignements militaires : mouvements de véhicules et de personnels, sections de ravitaillement en munitions, unités envoyées en Italie et emplacement de parcs automobiles.

À la fin du mois de septembre 1917, lors d'un voyage à Barcelone, Sylvain rencontre, par l'intermédiaire de Louis SOULIER, un homme qu'il appelle Karl. D'après ses déclarations, Karl travaille pour l'espionnage allemand.

Sylvain reconnaît avoir accepté deux missions : transmettre des renseignements et faire entrer en France des tracts pacifistes et défaitistes. Il doit utiliser le nom de Pepita BARRI comme destinataire à Barcelone. Il admet également avoir reçu de l'argent : d'abord 100 pesetas, puis 1 000 pesetas lors d'un second voyage en janvier 1918.

Mais l'affaire ne se résume pas à un espion, un agent allemand et quelques enveloppes.

On y trouve aussi un trafic de cocaïne et de morphine, des absences militaires difficiles à expliquer, de l'argent dont l'origine change selon les interrogatoires, un paquet jeté dans le Rhône, des tracts retrouvés près du pont de Vernaison, une maîtresse qui envoie un télégramme sans savoir — selon elle — ce qu'il signifie, et Dominique LEONARDI, que LLENSE accuse puis décharge en partie.

Claude_villetaneuse — Collection personnelle, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=12639228

Le dernier interrogatoire raconté sur ce blog

Le 28 mai 1918, LLENSE est de nouveau interrogé sur ses relations avec LEONARDI. Il reconnaît lui avoir parlé de tracts, de Marseille, de renseignements sur l'armée d'Orient et de navires en réparation. Il maintient cependant que LEONARDI n'a pas voulu participer à l'impression des tracts.

Il tente aussi d'expliquer les 7 500 francs qu'il dit avoir eus en sa possession. Les sommes proviendraient de ses économies, de ses parents, d'affaires commerciales et de son trafic de drogue. Ses déclarations ne correspondent pas exactement à celles de sa mère. Il affirme alors qu'elle a dû s'embrouiller parce qu'elle était affolée par son arrestation.

Pendant ce temps, la Poste ne retrouve aucune trace du paquet recommandé qu'il affirme avoir envoyé à Pepita BARRI. Neuf détenus soupçonnés d'avoir distribué des tracts sont interrogés. Aucun lien sérieux avec LLENSE n'en ressort. Les services de renseignements consultés dans plusieurs villes ne trouvent pas davantage sa trace dans d'autres affaires.

À ce moment-là, le dossier comporte donc des aveux très lourds, mais aussi des contradictions et des preuves matérielles qui ne sont pas toujours au rendez-vous.

Cinq cent cinquante-huit vues plus tard

Le dossier conservé par le Service historique de la Défense compte 558 vues : interrogatoires, rapports de police, expertises, courriers et décisions judiciaires.

Pour raconter la suite, je vais distinguer trois choses : ce que les archives établissent, ce que LLENSE ou les autres protagonistes déclarent, et ce qui reste impossible à prouver.

Un dossier judiciaire n'est pas un récit écrit par un narrateur qui connaît toute la vérité. C'est un empilement de paroles, de soupçons, de recherches et parfois d'erreurs. Les contradictions ne doivent pas être gommées. Elles font partie de l'histoire.

Au début du mois de juin 1918, une nouvelle question se pose. Sylvain LLENSE affirme avoir agi sous l'emprise de la cocaïne.

Est-il pleinement responsable de ses actes ?

C'est désormais à un médecin de répondre.

À suivre...

Sources

  • Ministère des Armées, Mémoire des hommes, dossier SHD/GR 10 J 1535, notamment PDF reconstitué p. 27 à 36.
  • Wuilleme Généalogie, « Une histoire d'espionnage (6) », 24 juin 2016.